Vous l’avez compris, à La Grogne est née une sympathie particulière pour le livre du Colonel Jean-Michel Méchain “ Qui veut la peau du Colonel ?”. Ce sentiment tient à une personnalité exceptionnelle que ce livre nous permet de découvrir. Nous avons voulu en savoir un peu plus. Le colonel a bien voulu accepter de répondre à quelques questions.
Merci Mon colonel.
La Grogne : Aujourd’hui c’est la sortie de votre livre « Qui veut la peau du Colonel ? ».
Ma première question va vous sembler décalée, mais je pense qu’elle va trotter dans l’esprit de pas mal de lecteurs. Vous avez été adopté par le monde des artistes, ne vous posez-vous pas, quelque fois la question sur la signification de cette proximité réelle avec cette population particulière ? Si oui, à vos yeux, quelle signification ?
J-M M : J’ai été soutenu par des amis peintres et sculpteurs ou de sensibilité artistique, car je ne prétends aucunement appartenir au monde des artistes. En réalité l’art est sans doute d’abord une quête. Le chemin de l’artiste est celui du rêve, de l’imaginaire, de la spiritualité dissimulée parfois derrière des murs de défense bien dérisoires, du don de soi, de son être, de l’humilité devant l’enjeu, de la solitude dans la création, du défi et de la volonté de parvenir à une forme d’absolu, de la souffrance souvent. Je trouve ce sentier riche et plein de promesses. Il n’a rien de contradictoire avec mon engagement premier. Il ne renie rien. Le basculement que j’ai vécu a réveillé un monde qui était sous-jacent, ouvrant des portes nouvelles sur des horizons que le rythme de la vie m’avait sottement fait ignorer. J’y ai trouvé plus d’intelligence, de vérité, de sincérité et de cohérence que dans la supposée fraternité d’arme. Seuls mes montagnards peuvent rivaliser.
La Grogne : Vous faites une présentation sans concession de votre parcours, dans votre livre, aussi nous n’y reviendrons pas, cependant l’épisode Libanais a laissé une marque bien plus forte qu’il n’y paraît dans la construction de votre personnalité.
Vous ne parlez pas de la peur au ventre du combattant ? Elle n’a jamais été votre compagne, ne serait-ce que quelques temps ?
J-M M : La peur est ma compagne depuis toujours comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? Nous sommes tous des misérables; je n’ai eu de cesse de tenter de la dompter. Sortir de l’avion fut un calvaire, en montagne. Trois cents mètres de vide avec des broches « incertaines » ou un coinceur « au moral » donnent des sueurs froides. Ce qui compte c’est de passer l’obstacle. L’ignorer est fou. Il n’y a pas de hiérarchie dans ce passage. Ce qui est du feu est d’une autre nature. Chacun le vit de façon intime. Les modestes circonstances dans lesquelles j’ai eu à l’affronter ont toujours été marquées par un sentiment d’abandon au destin. A Dieu vaille ! Aujourd’hui je pense à ces enfants de France en Afghanistan. J’ai mal pour eux car je sais la considération réelle que leur portent ceux qui se font présenter les drapeaux. « La Geste » n’est rien sans la vérité de l’âme.
La Grogne : En 1994, alors que les valises de billets s’échangent et se négocient entre des candidats aux présidentielles de 1995, il semble que les accords entre le ministère de la défense et celui de l’intérieur pour que l’armée accepte que les policiers portent des grades d’officier de l’armée deviennent de plus en plus douteux.
Votre analyse sur le renoncement des militaires de hauts rangs, quant à l’acceptation de ces grades, prend-il un nouveau tour ?
Au fond, et avec le recul, ne va-t-on pas vers la militarisation de la police ?
J-M M : Mon analyse reste constante. En affublant les services civils de l’Etat de grades militaires, on a trahi la condition militaire. Plus grave on a privilégié de façon dérisoire une lecture économique de bas étage sur l’éthique. La militarisation de la police n’a aucun sens, c’est une illusion sémantique, il s’agit d’une conquête indiciaire. Le but ultime des corps de la police nationale est de progresser en indices et de se doter d’une configuration qui leur permette d’avoir un poids de revendication syndical plus fort. La gendarmerie est, je dirai était, une gêne. Sa digestion grâce aux grades dans la police et à la réponse dérisoire et félonne des repyramidages est désormais largement rendue possible. L’intérêt est double. La singularité de la gendarmerie en termes d’indices perd alors toute légitimité. On garde les apparences et vide l’intérieur pour y glisser une équivalence pervertie. La mise en contingence devient « naturelle », d’une normalité sans appel. Il n’y a pas de hasard dans ce rouleau compresseur. Il est le fruit de la complicité aveugle ou ambitieuse de la haute hiérarchie de la gendarmerie. On a les élites que l’on mérite. Au-delà, toutes les armées sont touchées par le phénomène.
Le réveil sera dur.
La Grogne : Les manifestations des gendarmes, 10 ans déjà, A votre sens quelle en est la cause profonde ?
J-M M : La perte du sens. Le fondement est d’ordre sociétal bien sûr mais il est aussi et d’abord le reflet d’une politique de gribouille conduite par une direction générale empêtrée dans ses contradictions et son absence de courage, aux prises avec un ministère de la défense qui sert la soupe à Bercy via des serviteurs zélés le plus souvent en civil quand il s’agit de décider. Le passage à l’acte a été rendu possible par la perte de crédibilité quasi-totale de la hiérarchie aussi bien en interne qu’en externe. L’incohérence en aura été le moteur. Le pouvoir politique a joué avec des allumettes en n’écoutant pas les rares esprits qui s’élevaient en son sein pour alerter sur la réalité du monde militaire dont la gendarmerie. Que valent des armes servies par des esprits confus ?
Que valent des décideurs, par suffisance, ignorants ?
La Grogne : L’actualité tend à nous faire penser que les organisations internationales ont laissé le Kosovo dans les mains de la mafia. Il n’est pas envisageable que Kouchner y ait consenti de bon gré. Quels sont les mécanismes qui ont conduit à cette situation que tout le monde veut ignorer ?
J-M M : Le peuple Kosovar est pluriel. Il est attachant plein de vie et d’espérance. La mafia est un mal qui dépasse les ethnies. Serbes et Albanais y sont de bon commerce. B. Kouchner est arrivé nu. Le « verbe incarné » n’est pas toujours une transcendance. Preuve est faite, s’il en était besoin. Il a fait ce qu’il a pu… Il n’a rien résolu, la légende n’est qu’une triste parodie. Il a vu le danger, mais que faire, enfermé dans la logique du « machin ».
Le désordre généralisé, l’absence de préparation et l’incapacité de répondre aux nécessités les plus basiques pour la « reconstruction » d’un Etat, les « guéguerres » entre les pays de la coalition mais aussi intestines entre les acteurs de chaque pays ont incontestablement favorisé le chaos. La perte en info a été massive, l’action sur le théâtre lente et brouillonne. Les intérêts trop souvent divergents.
La France est dans ce marigot un cas d’école. La cohabitation gouvernementale en a rajouté.
La Grogne : De quoi demain sera-t-il fait pour Jean-Michel Méchain ? Les agences privées de renseignements ? Les unités militaires privées ? L’écriture ?
J-M M : Je vois comment les militaires, les généraux, y compris les plus sulfureux, se reconvertissent de façon spectaculaire.
Je suis libre mais entends le rester. Je veille.
Une rencontre en décidera peut-être, un jour, autrement… allez savoir ?
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Cette publication a un commentaire
Je reste toujours pantois devant les revendications faites, souvent au moyen de livres qui sont à la littérature ce que les fanfares municipales sont à la musique, d’officiers supérieurs (dont je fus) ou même généraux, qui ne démissionnent jamais et qui n’agissent qu’une fois à l’abri de leur confortable retraite!
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