Drôle de guerre à Tora (Nathalie Guibert)

TORA (AFGHANISTAN) ENVOYÉE SPÉCIALE – Le calme domine la vallée de Tizine. Nul taliban, dans ces gorges perdues du district de Surobi, à l’est de la région de Kaboul. Le dernier événement notable, l’explosion d’une bombe artisanale sous une voiture de la police afghane, a eu lieu en 2010. Autant dire une éternité. Dans ce cul-de-sac argileux, ravagé par les crues dès l’automne, les villageois ont planté du maïs pour leurs bêtes, et du cannabis. Ces taches vert vif sont posées bien à l’écart des passages, minés depuis l’occupation soviétique.

La sécurité règne à Tizine. Ce mercredi 28 septembre, c’est pourtant une colonne de trente blindés afghans, français et américains, couverts par les drones et les avions de l’OTAN, qui prend la piste défoncée menant à Teree-Kaley, village des plus reculés. Dans cette région sous responsabilité française, l’heure est à la « transition ». Les forces afghanes doivent maintenant se placer en première ligne pour assurer la sécurité du pays d’ici à 2014. Les Occidentaux, rester en appui.

Les forces françaises sont entrées dans une drôle de guerre. Car la « transition » masque un changement majeur : Paris a décidé d’une pause dans les opérations. Le coup de frein a été confirmé par l’Elysée après un gros accrochage le 7 septembre en Kapisa, région voisine sous mandat français. Un lieutenant est mort, vingt soldats ont été blessés. Rompant avec ses habitudes, l’état-major donnait alors un bilan des pertes ennemies.

Paris espère que la calme Surobi figurera dans la prochaine liste des régions transférées par l’OTAN au gouvernement afghan. L’annonce du président Karzaï est attendue fin octobre. En préparation, l’armée afghane a dirigé, du 1er au 6 octobre, une vaste opération de fouilles dans le district. Des combats ont eu lieu. Quinze insurgés ont été tués, un Français blessé.

Militaires et policiers ont quitté au matin la base de Tora, au nord, vers Tizine. Une mission de reconnaissance. A Teree-Kaley, ils réunissent les chefs de village pourpréparer une visite du sous-gouverneur local. « Je le coache. Je fais de la politique. Il faut amener l’Etat afghan dans les vallées », résume le colonel Lionel Jeand’heur, qui commande depuis juin en Surobi le groupement 15-2, constitué autour du 152erégiment d’infanterie de Colmar (Haut-Rhin).

Un dossier urgent doit avancer, celui de l’installation de la « police locale ». Dans tout l’Afghanistan, les forces spéciales américaines arment ces milices de villages censées combler les trous laissés par la police et l’armée nationales. Elles comptent déjà 8 000 hommes, il pourrait y en avoir 30 000. Celles de Surobi auront la « french touch ». Les maleks (notables) de Tizine font plutôt bon accueil : « Ici, tous sont policiers, des petits jusqu’aux grands », dit l’un d’eux.

Depuis début septembre, le 15-2 n’est plus au feu comme il le fut chaque jour de l’été. Ni en Surobi, où les militaires sont prêts depuis des mois à passer la main. Ni en Kapisa, où l’on en n’est pourtant pas là. Dans les vallées de Tagab, d’Alasay ou de Bedraou, les insurgés sont plus violents que jamais. Les deux groupements français ont compté 17 morts entre juin et septembre, dont 5 à la veille du 14-Juillet. La saison la plus meurtrière depuis 2001.

Appelées pour la mission du jour à Tizine, les unités stationnées à l’orée de la vallée de Tagab sur le poste de Ghan, à portée de vue de Tora, de l’autre côté des eaux turquoise du lac Naghlu, n’étaient pas sorties depuis cinq semaines.

« Protection des forces », tel est le mot d’ordre. Le général commandant le contingent français vient d’être relevé, six mois plus tôt que prévu. Sur le terrain, tous ont compris qu’il fallait « un niveau de pertes compatible » avec l’état de l’opinion à quelques mois de l’élection présidentielle.

« On nous a expliqué qu’il y avait des élections en France, note un soldat à Tora. On ne sort plus. Les trois premiers mois, on a fait le boulot, hypermotivés. On a été préparés pour ça ! Dès le jour de notre arrivée, on est allés au combat. Depuis fin août, c’est terminé. Maintenant, on nous demande de ne plus faire parler de nous. »

Et de pester : « Les insurgés vont reprendre ce que nous avions gagné. » Les chefs évoquent une « pause nécessaire » après trois mois de combats éreintants. Mais la pause devient la règle, l’action l’exception. On se prend à penser au retour, alors qu’il reste encore trois mois à faire.

Officiellement, la mission a « évolué comme prévu »« On n’est pas là pour restercent ans, résume, à Kaboul, le général Gilles Fugier, chef d’état-major de la force internationale. On ne va pas prendre les décisions politiques à la place des Afghans. Plus on reste, plus on s’use. Nous avons fait notre part du boulot. »

Le calendrier du retrait se précise : 200 légionnaires vont partir fin octobre, écourtant leur mandat. En décembre, la relève du 15-2 comptera 200 hommes de moins. Et ainsi de suite jusqu’à la fin 2012. La force française sera alors passée de 4 000 à 3 000 hommes. L’état-major redessine la carte des positions françaises. Fin août, trois postes de la route Vermont, l’axe stratégique qui mène directement de Jalalabad au nord du pays, ont déjà été cédés.

Mais que veut dire la pause, quand la situation paraît toujours aussi volatile, l’adversaire insaisissable ? Le lieutenant Mickael L. a ouvert les itinéraires durant tout l’été en Kapisa avec son détachement cynophile. Dans cette « zone verte », où, profitant de la densité de la végétation, une poignée d’insurgés peut tenir en échec deux compagnies entières, « j’ai eu l’impression de me battre contre un fantôme », confie-t-il. « Ça tire, ça tape, on les cherche et on ne les trouve pas. Ils connaissent leur terrain par coeur. Cela fait trente ans qu’ils font la guerre, ils ont connu les Russes, la guerre civile, et maintenant ils sont face à nous. Ce ne sont pas eux qui apprennent, c’est nous. Le feu, je l’ai vécu plus comme une frustration. C’est ça : ne pas avoir trouvé mon ennemi ! Quand vous réussissez à les traiter, les corps ne sont plus là. Vous ne savez jamais ce que vous avez réussi à faire. »

A Teree-Kaley, la discussion avec les maleks s’est animée quand les militaires ont vanté les mérites du gouvernement de Kaboul. « Cela fait 50 fois que les gens viennent ici et que leurs paroles s’envolent », a rétorqué un ancien. « On est à côté du gouvernement, mais s’il ne pense pas à nous, nous devrons quitter le village et les talibans prendront notre place », a menacé un autre.

Une mission similaire, menée début septembre dans la vallée de Jagdalak, a été moins bien accueillie. La colonne a été arrosée de six roquettes, des villageois ont été blessés, de nombreuses armes saisies. Les démonstrations de force ont encore cours, à l’heure de la « transition ». La Surobi est « calme à condition que l’on reste vigilant et que le gouvernement de Kaboul soit présent », souligne le lieutenant-colonel Philippe S. Les fonds de vallée restent à l’insurrection. Elle tient les passages vers les provinces limitrophes du Pakistan. L’OTAN ne va plus l’ychercher. Ainsi s’établit l’équilibre sécuritaire.

Ce 28 septembre, pour parcourir les 20 kilomètres qui séparent Ghan de Tora, les éléments du génie et les blindés du 15-2 ont mis quatre heures. Une bombe artisanale les a bloqués à quelques centaines de mètres de la base. A 2 kilomètres, c’est un groupe muni de lance-roquettes qu’il a fallu éloigner.

En Kapisa, « la situation est plus dure car il y a de plus en plus de monde en face », explique un officier. Durant l’été, saison des combats, des renforts talibans sont arrivés d’Inde et du Pakistan. Les actions ont été plus violentes que jamais. Le 20 septembre, dans la vallée de Bedraou, les hélicoptères d’attaque français ont détruit un cinquième véhicule-suicide depuis le mois de mai. Les militaires estiment que pour prendre les vallées d’Alasay et de Bedraou, « nids d’insurgés », il faudrait 8 000 hommes.

Autour, dans les provinces frontalières du Pakistan, les forces spéciales américaines « nettoient » pourtant avec minutie le terrain. Mais l’est de l’Afghanistan est devenu une zone névralgique, depuis qu’une forte pression a été mise sur les talibans dans le sud du pays. Selon l’OTAN, les pourtours de Kaboul représentaient un quart des « événements sécuritaires » du pays en 2010 ; c’est un tiers depuis janvier.

Les capitaines saluent le travail de leurs soldats. Ils ont le sentiment du….

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