Démission du Colonel Marchand en 1904

Que « chacun pèse son honneur à sa propre balance ».

Démission du Colonel Marchand en 1904 (Extrait du livre de Jacques Delebecque « Vie du général Marchand » Librairie Hachette 1936)

Le colonel Marchand, héros de Fachoda, souhaitait vivement être envoyé en Extrême Orient pour y suivre les opérations de l’armée russe en Mandchourie. Toutes les conditions étaient réunies pour que satisfaction fût donnée au colonel Marchand: séjour en Chine, bonnes relations avec les officiers des armées belligérantes, assentiment du Tsar et de Kouropatkine, commandant en chef des troupes russes.

Lorsqu’arriva à Paris l’invitation officielle du gouvernement russe concernant Marchand on fit savoir à Pétersbourg que les cadres de la mission, commandés par le général Silvestre, étaient déjà constitués, qu’aucune place n’y était prévue pour Marchand et qu’au surplus celui-ci était déjà désigné pour un emploi en Indochine. En effet, Emile Combes, président du conseil, avait estimé que le colonel Marchand avait intrigué par-dessus le gouvernement auprès des autorités russes pour se faire réclamer, que de ce fait il s’était montré incorrect et qu’ « il fallait l’envoyer dans une colonie où on n’entendrait plus parler de lui. ». Le colonel Marchand préféra donner sa démission.

L’Affaire se passe en 1904.

Le 11 avril, il (Le colonel Marchand) assistait au mariage religieux de son fidèle second de la mission Congo-Nil, le lieutenant-colonel Germain, qui l’avait prié d’être son témoin. Et c’est au retour de la cérémonie qu’il écrivit ces lignes poignantes :

« Je vais me changer et prendre mon habit bourgeois. Pauvre uniforme ! C’est probablement la dernière fois que je t’aurai porté, mais tu m’as attiré involontairement trop d’avanies, de suspicions, d’amertumes et d’insultes de tous les côtés, trop de jalousies et de haines, trop de rancunes et d’envies, je ne veux plus te garder. Il faut nous séparer pour que je puisse enfin vivre et respirer comme tout le monde. Vienne la guerre, avec ou sans galons, je te retrouverai. Ce n’est pas pour te faire un reproche, mon pauvre vieux, mais je t’aurai payé bien cher, bien des fois, et s’il était vrai qu’on s’attache aux choses en raison de ce qu’elles vous ont couté d’or ou de souffrance, ah ! Comme j’aurais de la peine à te laisser, défroque d’honneur de plus en plus lourde à traîner, tunique de Nessus qu’il me faut arracher, dût la peau y rester ! Allons ! cinq années sous la tourmente, c’est déjà une jolie résistance. Dix-huit cents jours sur la brèche. A qui le drapeau ? Moi je défaille et je n’ai plus la force de le tenir ; il faut une formidable ambition pour le prendre et le garder ; moi, je n’ai plus que tristesse et dégoût. Adieu, vieille tunique, ou rendez-vous à la prochaine bataille si la guerre doit surgir un jour. Je ne déserte pas, je m’efface pour reprendre haleine et arrêter le hoquet qui m’étouffe. »

Le Conseil des ministres du 13 mai 1904 accepta la démission du colonel Marchand.

Son journal intime, à la même date, expose aussi clairement que possible, en termes d’une dignité parfaite, les motifs qui le guidèrent dans cette crise douloureuse.

« Les raisons suprêmes de mon attitude et de ma conduite ne sont commandées ni par un désir immodéré d’aller voir la guerre en Mandchourie, ni par affection exagérée pour la Russie et mes camarades de l’armée russe, ni par l’intention (qui serait outrecuidante et ridicule) de venger l’affront fait en ma personne par le refus du gouvernement français à l’empereur Nicolas II.

Je ne veux pas, tout simplement , qu’on puisse se servir de moi et de l’invitation flatteuse dont j’ai été honoré pour donner au chef de la nation amie et alliée un camouflet dont les conséquences pourraient être une rupture ou une détente des liens de l’alliance que toute la France a ratifiée, à un moment où pareille attitude serait une terrible défaillance devant le devoir d’honneur et de fierté :si les politiques et les diplomates français et anglais syndiqués ont résolu de changer la forme de l’orientation des alliances européennes, libre à eux, mais je ne veux servir ni de prétexte, ni de garantie, ni de rien du tout, dans cette évolution qui, exécutée en un pareil moment, n’est rien moins que la préparation occulte de la lettre de protêt de la signature de la France solennellement apposée au bas de la convention d’alliance.

« je m’en vais parce que c’est la seule façon de garder mon honneur que je n’aurais pu consentir à sacrifier, quitte à me casser la tête après, que si cela avait été profitable et honorable pour mon pays.

« Et c’est le contraire qui va arriver.

« En sacrifiant ma carrière, je sauve ma liberté et je réserve mon indépendance et mon droit de parler et d’agir dans l’avenir.

« D’ailleurs, après les trente jours d’arrêts de rigueur que j’ai encourus pour sauver mon honneur attaqué par mes chefs eux-mêmes(1), ma carrière future était gravement compromise. J’ai préféré sans hésitation conserver intacte celle du passé avec toutes mes pudeurs. « Elles ne me donneront pas à manger ? » j’entends bien les malins et les habiles de notre malheureux pays…Evidemment, je ne me fais aucune illusion à ce sujet. Mais qu’importe ?

« A tous les galons et les croix du monde, aux étoiles du généralat et même du généralissimat, aux plumes et aux parements de toutes couleurs, je préfère ma liberté avec le droit de regarder l’avenir en face sans rougir d’une seule tache dans mon passé, et le droit aussi de ne plus servir, malgré tous mes sentiments révoltés, les maîtres actuels de la France…

« en résumé, je donne ma démission et je quitte l’armée tout bêtement parce que je ne puis pas faire autrement, et le Gouvernement français, malgré toutes ses hésitations et répugnances, est obligé de l’accepter, tout simplement parce qu’il ne peut pas faire autrement non plus, ayant les mains liées par la politique qu’il a adoptée.je ne lui en veux pas, parce que des deux côtés nous cédons à la fatalité, et aussi parce que je ne veux pas m’embarrasser de rancunes, de haines et de dépits inutiles qui ne peuvent qu’attarder. L’avenir est devant et je prends une hypothèque qu’un jour plus ou moins éloigné, par l’effort soutenu, les dangers et les amertumes d’avance acceptés, je réaliserai.

« il est bien plus facile de conquérir que de conserver, et la conservation de ma carrière était mise à un prix trop élevé ; en y renonçant, je suis, en réalité, plus riche que si je l’avais gardée, car il me reste toute mon énergie et mon droit de l’employer comme je l’entendrai pour le service de mon pays et l’entretien de ma vie matérielle.

« Et le soleil continue de luire pour tout le monde, pour les bons comme pour les méchants, pour les écrasés comme pour les écraseurs !

« Qui peut savoir ce que demain réserve à tous ?

Mais dans tous les cas, aucune surprise à celui qui, habitué aux privations et les aimant comme des stimulants d’énergie, n’attend rien de la vie.

« J’ai longuement et mûrement réfléchi aux conditions de l’alliance franco-russe et, étant donné les circonstances dans lesquelles elle a été nouée pour garantir la France, je ne suis pas de ceux qui pensent que la situation toujours un peu humiliante de protégé qui nous y a été réservée par la force même des choses ne soit pas susceptible de modification avantageuse pour nous. Je ne me suis même pas senti excessivement flatté de l’enthousiasme exagéré montré par le peuple de Paris lors de la première visite du Tsar, qui apparaissait ainsi comme un libérateur et un protecteur de la France contre les entreprises de ses ennemis que celle-ci n’a besoin de personne pour déjouer. J’irai plus loin et je n’hésite pas à penser que, plutôt que de garder cette position humiliée et humiliante, encore accusée par l’attitude de tous nos hommes politiques allant successivement mendier l’investiture en Russie, il serait plus fier de la dénoncer s’il était impossible de modifier l’inéquivalence des places qui doivent être celles d’une absolue égalité dans le fond comme dans l’apparence. Mais je refuse énergiquement d’admettre que cette démonstration puisse être faite à la faveur de circonstances qui, laissant l’alliée dans une situation grave que ce lâchage rendrait critique et peut être désespéré, constituerait pour la France une épouvantable lâcheté dont son honneur ne se relèverait jamais et que l’Europe ne manquerait pas demain de nous jeter à la face avec tout son mépris trop mérité…

« C’est à cette politique-là que, ni de loin ni de près, à aucun prix ni sous aucune menace ou prière, je ne veux participer, même involontairement. J’aime mieux me retirer au risque de briser mon existence même, d’encourir toutes les colères, toutes les haines et de n’être pas compris même de mes amis et de ceux des Français auxquels il reste des notions de fierté française. »

Et à ceux qui, ne l’approuvant qu’avec certaines restrictions, jugeaient sa conception de l’honneur quelque peu excessive, Marchand se bornait à répondre, avec une juste hauteur, que « chacun pèse son honneur à sa propre balance ».

Le spectacle d’une carrière brisée serre toujours le coeur. A plus forte raison quand il s’agit de celle d’un colonel de quarante ans, magnifique serviteur de son pays, appelé au plus brillant avenir, qui se trouve, du jour au lendemain , arraché à son élément naturel et contraint de subvenir aux besoins de son existence quotidienne. Sans droit à la pension de retraite, Marchand ne possédait en tout et pour tout que son traitement de commandeur de la Légion d’honneur (mille francs par an à cette époque). « Il n’y a qu’en France qu’on voit de ces choses-là », avait-il écrit un jour en 1897 pendant la mission Congo-Nil, en constatant la disproportion insensée entre l’effort qu’on lui demandait et la pénurie des moyens mis à sa disposition. Il eût été en droit de répéter cette exclamation en 1904. Il n’y a qu’en France, hélas ! qu’un Gouvernement se prive volontairement d’un vivant capital de gloire.

(1) Le 12 avril, le chef de cabinet civil du ministre de la guerre écrivit un communiqué dans lequel Marchand était accusé d’y avoir joué de la Russie, d’une invitation du Tsar inventée de toutes pièces, de faire intervenir l’alliance russe et des considérations patriotiques, le tout pour expliquer une démission destinée seulement à couvrir un certain projet de mariage…

Le colonel Marchand en fût indigné et adressa au journal La Patrie un cinglant démenti qui lui valut trente jours d’arrêts de rigueur. Le colonel Marchand se contente de noter dans son journal au sujet de sa punition : « le libellé eût dû être le suivant : a traité publiquement de goujat le ministre de la Guerre intérimaire. »

Texte de la lettre à La Patrie :

« Je fais, depuis trop longtemps, le dur apprentissage de l’ostracisme pour songer à m’étonner à voir attribuer aux actes les plus simples comme les plus dignes de ma vie si pénible des mobiles et une dignification diamétralement opposés à la vérité ; mais, puisque mon assassinat moral était résolu, il y aurait au moins une trace de pudeur à l’exécuter sans y mêler le nom et la personne d’une femme trop loin de France pour pouvoir protester. De pareils arguments sont moyens de goujats, déshonorants pour qui les emploie, dans tous les temps et dans toutes les sociétés. »

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