Kevin le miracle de l’amitié (Par Caroline Fontaine – Paris Match)

Le légionnaire devenu tétraplégique en Afghanistan a accompli le pèlerinage de Lourdes avec ses camarades.

ongeant l’imposante basilique de l’Immaculée-Conception de Lourdes, un groupe compact de képis fend la foule d’un pas décidé. On les compte. Exercice difficile tant ils sont entremêlés, collés les uns aux autres. Un, deux, trois, quatre. Cinq, six, sept. On recompte. C’est bien cela. Ils sont sept. Sept légionnaires qui se frayent un passage bruyamment, étrange attelage au milieu des pèlerins, slalomant entre les prêtres en soutane, les brancards, les chaises bleues pour handicapés dont s’occupent des bénévoles.

Un de ces sept légionnaires chemine, le dos légèrement courbé. Il pousse son camarade assis dans un fauteuil roulant. Les autres s’agglutinent contre lui, ne laissant aucun espace, comme un rempart pour protéger le caporal-chef Kévin Emeneya, blessé en Afghanistan le 2 juillet dernier. Ce jour-là, un balle a sectionné l’artère irriguant son cerveau. Depuis, Kevin ne s’est plus relevé. Il a perdu l’usage de ses jambes et de ses bras. A son arrivée à l’hôpital militaire de Percy, en banlieue parisienne, on le donnait pour mort. Sa mère a refusé qu’il soit débranché. Aujourd’hui, il entend, il voit, il parle, il bouge la tête. « C’est déjà un miracle, assure sa maman. Si Dieu l’a maintenu en vie, ce n’est pas pour qu’il ne marche plus. »

Lourdes, la ville aux 245 hôtels, aux innombrables marchands du temple vendant images de Bernadette Soubirous agenouillée devant Marie, bonbonnes vides à remplir d’eau d’ici, chapelets et souvenirs de la ville. Les rues escarpées et commerçantes rejoignent tous les sanctuaires.

Chaque année, 6 millions de pèlerins ou visiteurs du monde entier, souvent invalides ou malades, se pressent entre les 10 000 mètres carrés de parvis, la Vierge couronnée, les basiliques, les chemins de croix, la rivière, les piscines remplies de cette eau si recherchée et la grotte, celle où Bernadette aurait reçu 18 fois la visite de Marie. Il n’est pas rare que la moitié des personnes à bord des avions atterrissant à l’aéroport de Lourdes soient handicapées. Pour la plupart, elles viennent dans l’espoir d’une guérison, d’un miracle.

Pour avoir une chance d’être baigné aux piscines, il faut arriver au moins deux heures avant leur ouverture. Les pèlerins se pressent par grappe, attendent aux fontaines pour remplir leur bouteille, patientent devant les lieux saints.

Ce week-end du 20 au 22 mai, se mêlent à eux des gendarmes italiens, un chapelet accroché à leur uniforme, des militaires de Malte en grande tenue, des délégations d’Allemands, des fanfares… C’est le 53e pèlerinage militaire international. Douze mille soldats d’une trentaine de nationalités différentes se sont inscrits. C’est à sa demande que Kevin y participe. Il dit : « J’ai la foi. » Il dit aussi : « Mon avenir est entre les mains de Dieu. J’espère de Lourdes un miracle, peut-être pas pour demain, mais dans l’année. »

La veille de l’ouverture des célébrations, il a quitté l’hôpital Percy où, depuis près d’un an, il a passé toutes ses nuits. Il a été transporté, couché dans un Transall, cet avion militaire. « Un long voyage, éprouvant, très bruyant » raconte-t-il en arrivant. Il est logé à l’Hospitalité Notre-Dame-des-Armées, au coeur des sanctuaires, avec une centaine d’autres blessés ou malades. Mais ce premier soir, il a dîné dans sa chambre, loin de l’agitation de la salle commune. Kevin sait que les trois jours qui s’annoncent seront fatigants.

Vendredi matin, église Sainte-Bernadette, à l’heure de la première messe. Le visage de Kevin s’illumine. Il vient de voir apparaître, devant lui, ses six camarades du 1er Régiment étranger de génie. Son régiment. « Tu bouges bien la tête ! Nickel ! » s’exclame le caporal Hakim. Dans de grands rires, ils l’embrassent, heureux d’être là, à ses côtés.

« Notre chambre d’hôtel, s’amuse l’un d’eux, c’est pire qu’à Djibouti. Tu te souviens ? Vraiment, je t’assure ! On est quatre, c’est tellement petit que pour aller dans mon lit, je dois enjamber les trois autres. Et quand l’un va aux toilettes… » A peine arrivés et déjà ils sont entre eux dans des blagues de chambrée, bruissement de cette vie que Kevin aimait tant. Comme s’ils s’étaient quittés la veille, comme si rien n’avait changé. C’est pour lui que ses camarades ont entrepris le voyage en bus, depuis leur régiment à cinq heures de route de Lourdes. Car, pour une majorité, ils ne sont pas catholiques. « On m’a dit ‘pèlerinage’, lui raconte le caporal Hakim. « J’ai dit ‘Quoi, pèlerinage ?’ Puis on m’a dit que c’était pour toi, alors je suis venu de suite. » S’ils sont là, affirment-ils en choeur, c’est « pour accompagner notre camarade blessé au combat en Afghanistan. On ne l’abandonne pas. Cela fait partie du code d’honneur de la Légion ».

Et le lieutenant Leclair, celui qui, en Afghanistan, lui a une première fois sauvé la vie, d’ajouter : « On lui donne de la force mais c’est un exemple pour nous tous. Il a été blessé comme personne ici, et il est toujours là, avec le sourire, la volonté de s’en tirer. » Ils ont pris des jours de permission et payent leur logement à Lourdes. Jusqu’à dimanche, ils ne vont plus le lâcher. Trois jours de prières, chemins de croix, messes, adorations, rencontres… Trois jours ensemble.

Ses compagnons le récupèrent le matin à l’hospitalité, l’emmènent d’un lieu à l’autre, l’accompagnent aux célébrations, lui donnent à boire, remettent son képi en place, s’assurent qu’il est bien installé, le poussent sur le chemin de croix, celui des « malades » dans la pleine. Aux prières, succèdent blagues et éclats de rire. Les légionnaires l’emmènent à la grotte, passent devant les autres pèlerins et, délicatement, prennent la main de Kevin pour la poser sur le rocher, là où un filet d’eau s’écoule.

Grâce à une stimulation électrique, un paraplégique a pu remarcher

Ils filent vers la ville sans assister à la célébration pénitentielle. Ils grimpent vers un…

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