La raison du plus Chef est toujours la meilleure

Le Chef a toujours raison, c’est là son moindre défaut.

Désavouer le Chef, même pour corriger l’injustice, serait mettre la discipline en péril. Or dans l’Armée, on ne joue pas avec la discipline. Elle est sa force principale.

En cela le statut, ancien ou « nouveau », ne varie pas.

Ainsi, par application de ce principe fondamental, après l’imbécile exécution de l’Ivoirien Mahé, les chefs militaires commanditaires du crime sont-ils à l’air libre. Quant au lampiste, exécuteur des basses oeuvres, il est en détention provisoire.

A comparer avec cette condamnation exemplaire du maire d’Ensisheim (Haut-Rhin), ayant donné l’ordre à 4 employés municipaux d’incendier 14 caravanes d’un campement de nomades déserté. Le maire vient d’être condamné. Les exécutants sont relaxés. Grandeur militaire, quand tu nous tiens…

Dans l’affaire qui va suivre, aucunement une affaire d’Etat mais hélas l’illustration d’un quotidien pas toujours très propre, les chefs militaires ne se sont pas davantage embarrassés.

La victime de cette absence de scrupules est un vieux soldat, Commandant issu du recrutement non noble, blanchi sous le harnais, dont la discipline, l’adhésion et le dévouement frisent la naïveté. Dès lors tout fut facile…

Le péplum se passe dans un cadre interarmées franco-français, à la Direction d’un Machin Militaire, disons la DMM, que l’Officier supérieur rejoint pour accomplir ce qu’il craint être les deux dernières années de sa carrière finissante.

De raisonnable, son espoir d’inscription au TA s’était en effet amenuisé. L’éculée promesse de passage au grade supérieur, qui lui fut servie année après année sans jamais engager ceux qui la lui répétaient, avait d’une année sur l’autre fait place à l’étonnement de son Inspecteur devant cette absence de promotion. Or si la « promesse » est faite pour soutenir l’espoir, l’« étonnement » annonce qu’il est trop tard.

Nonobstant, fidèle à lui-même, notre homme se présente dans le meilleur état d’esprit à son nouveau Chef de corps, une Sous-roitelette experte en sciences humaines. Colonelle de son état. Elle pourrira le dernier acte de trente-sept ans de bons et loyaux services.

Acte dernier. Scène 1.
La scène se passe dans un couloir. La Dame et sa Cour prennent le café de 9 heures, justement mérité avant d’attaquer la fin de journée.

Histoire d’amuser une galerie manifestement acquise à ses tentatives de plaisanteries, Madame la Colonelle, sous-directeur des ressources humaines, entend sur le champ dynamiser la carrière du nouvel arrivé. Elle puise au coeur de son expertise humanitaire pour lui trouver une forte ressemblance avec Monsieur Chirac chauve, qu’elle avait vu la veille aux guignols de l’info.

Eclat de rire général. Das ist eine Kolossal Plaisanterie, mein Obergruppenfuhrer.

Puis, sans la moindre vérification des compétences figurant à son CV, elle décide d’affecter son nouveau collaborateur à des responsabilités inférieures à celles du poste prévu par son ordre de mutation. Lequel continuera d’être tenu par son fidèle adjoint, au grand dam de la DPMAT.

Un Officier supérieur, dit côté Cour la spécialiste pour se justifier, est polyvalent. Ce qui, côté Jardin, se traduisait par bon à tout et propre à rien.

Scène deux.
La tonte du mouton blanc.

Tonte facile, aveuglé qu’il était par son sens de la discipline.

Deux à trois heures supplémentaires par jour. Parfois tout un week-end, pour cause d’éloignement. Peu convaincu par la politique de regroupement familial dans les Armées, l’Officier avait en effet « choisi » le célibat géographique. Cette assiduité au travail lui vaut une notation-sanction quant à sa disponibilité.

Permissions non prises. Notamment avant un départ au Kosovo, par souci du travail de notation et d’avancement de ses subordonnés. Ce qui lui vaut là aussi une prune pour son sens des responsabilités.

Instrumentalisation, pour que la Guide bienveillante puisse régler ses comptes par son intermédiaire.

Sur le plan technique et militaire, aucune erreur n’a pu lui être reprochée (sauf cette erreur de casting qui n’était pas de son fait). Ce n’était pas faute d’avoir essayé. D’autant que les connaissances « terre » du malotru faisaient bien de l’ombre à la Colonelle « air », qui n’en connaissait mais.

La bonne pâte est ainsi faite qu’un jour le cave se rebiffe. En début de sa dernière année de service, il dépose une demande d’entretien relatif à sa non inscription au TA de Lieutenant-colonel auprès de l’Inspecteur de son arme. Puis un recours en matière de notation. Qu’il puisse user d’un droit prévu par le statut fut parfaitement intolérable pour la mère du Régiment.

Scène trois.
Où l’on voit la Cruella locale, en bonne cuisinière, mitonner le mythe du mouton noir.

« Vos demandes indiquent à l’évidence que vous ne faites pas partie des meilleurs » (sic). Aussi logique que de rendre responsable du mauvais temps celui qui demande la MTO.

Son armée d’appartenance l’aurait surcoté. Elle, enfin, saurait noter un Officier de son âge qui, s’il n’était pas franc-maçon, n’avait aucune chance d’avancement. Sauf vers la retraite.

Demandes de recours non transmises. Rétention pendant plusieurs mois de documents d’administration descendant de la DPMAT, lui étant favorables. Tel un stage ARCO.

Interdit de réunions de travail. Pour cause de retraite prochaine, il y serait devenu inutile. Ce qui fut traduit, par celle qui en avait ainsi décidé, comme un manquement à l’esprit d’équipe.

Humiliations publiques. La victime des règles douloureuses de la dame (au sens des pratiques) étant tantôt un aigri, tantôt un incompétent. Et comme toujours en pareilles circonstances, un paranoïaque.

Scène dernière.
Bouquet final.

Prétendument usé et mis au rancart par l’échelon local, l’Etat-major lui avait cependant trouvé les qualités requises pour une mission au Kosovo. La mise en place de son successeur sur ce théâtre d’OPEX est tardive. De retour à son Unité en France, il ne peut effectuer, ni sa visite médicale de fin de service, ni son circuit départ, avant le jour de sa mise à la retraite. Décidément le pauvre homme portait la guigne.

A l’inverse du Général commandant le site sensible qui, à titre dérogatoire, lui accorde la prolongation d’accès indispensable à l’exécution des formalités en souffrance, la cheffe attentionnée va développer toute sa démesure :

Refus d’entretien de fin de mission en théâtre extérieur. Interdiction de pénétrer dans les locaux par neutralisation de son code d’accès. Placardage sur les portes de son ancien lieu de travail d’une affiche sur laquelle apparaissent des consignes de mise en garde et la photo du suspect, susceptible de représenter une menace. Confiscation illégale de bagages privés revenus du Kosovo, pourtant vérifiés par la Gendarmerie. Dénonciation calomnieuse auprès de la Gendarmerie pour violation d’interdiction d’accès. Or l’Officier effectuait son circuit départ en faisant signer les pièces…par les fenêtres.

Epilogue.
Mais que fait donc le statut ?

Cet article ne veut pas témoigner de l’amertume d’un militaire n’ayant pas terminé sa carrière au grade supérieur. Cet avantage étant réservé aux fonctionnaires civils, juste avant leurs 6 derniers mois de service, il serait indécent de vouloir l’étendre aux militaires. Sauf aux Généraux quart de place qui, en étant nommés le jour de leur départ, n’ont pas à leur être comparé.

Il est destiné à montrer que le « nouveau » statut 2005, pas mieux que le précédent, n’assure la défense des droits des militaires.

Même cause, mêmes effets. Tant qu’il sera demandé à l’auteur d’un préjudice au requérant, de faire prospérer le dossier qui pourrait se retourner contre lui, il est illusoire de penser qu’il y mettra beaucoup de zèle.

Informé en premier des tenants et aboutissants de la démarche qui le menace, il sera toujours en situation d’allumer l’ensemble des contrefeux et rideaux de fumée qui le préserveront.

Le reste de la hiérarchie, qui se targue de défendre ses ouailles, sachant comme dans le cas présent jouer les Ponce Pilate.

Il est vrai que défendre un vieux soldat, trop vieux pour flatter l’ego de celui ou celle qui en hérite sur le tard, sans relations ni bellicosité donc sans danger, sans références particulières, n’aurait apporté aucune valeur ajoutée à ceux qui, dit la chanson, sont payés pour répondre à sa demande.

D’autant que dévoué et discipliné jusqu’à l’aveuglement, il était de surcroît chauve et n’appartenait même pas à un club de réflexion.

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